Peuls, Tierno Monénembo

71+Kf+WtAGL« Nous sommes cousins puisque les légendes le disent…Les ancêtres nous ont donné tous les droits, sauf le droit à la guerre. Nous pouvons chahuter à loisir et vomir les injures qui nous plaisent. Entre nous, toutes les grossièretés sont permises. Au village, ils ont un mot pour ça : la parenté à plaisanteries. »

Par le biais de cet outil fantastique, la parenté à plaisanteries, l’une des plus belles coutumes d’Afrique, Tierno Monénembo nous offre un roman puissant, érudit et incroyablement captivant.   Le Sérère, cousin à plaisanteries du Peul, convoque ici l’histoire de ce peuple nomade, en la narrant avec une touche généreuse, narquoise et piquante. Une histoire mythique, un conte merveilleux, un roman aux accents épiques.

De l’union mythique d’une noire d’Egypte et d’un Hébreu serait né le premier des Peuls dans le lointain pays de Heli et Yoyô. Peuple de bergers, ils parcourent constamment de grande distance à la quête du bon pâturage. Dans le Tékrour,  actuelle Afrique de l’ouest, ils s’installent dans les années 1400 et petit à petit forment un groupe communautaire puissant avec lequel il faut compter désormais. Grâce aux peausseries, au lait et à la viande de leurs immenses troupeaux, ils insufflent un vigoureux élan à l’économie locale.

Toutefois, les nombreux conflits avec les autochtones les incitent souvent à changer de territoire. Quant à la guerre intestine, elle est la deuxième  malédiction qui ronge le peuple peul.

Pourtant, sous l’égide de Koly Tenguéla, célèbre figure historique, les Peuls pour la première fois transcendent leurs querelles et se réunissent pour  lever  une redoutable armée de conquête. Ils réussissent alors à assujettir plusieurs royaumes et fondent un vaste empire dans les pays des trois rivières. C’est l’amorce du long règne de la dynastie des Danyankôbés.  Il durera  presque  trois siècles notamment marqués par la cruauté des dirigeants, l’arrivée des premiers négociants européens,  les guerres de succession au trône, l’islamisation…

Justement, pendant plusieurs siècles, les Peuls ont adoré leur dieu  Guéno, ses vingt-deux Larédis, les vingt-huit lunaisons et les dix-neuf clairières « que le Peul devait traverser pour accéder à la sagesse et connaître enfin le véritable nom de la vache ». Mais l‘arrivée d’une  nouvelle religion, l’islam, rabat de nouveau les cartes. Propagé par les Maures, l’islam attire de plus en plus de Peuls, abandonnant aux oubliettes leurs anciennes divinités.  Même si certains refusent  catégoriquement la conversion, les nouveaux musulmans sont devenus un groupe important et puissant qui a commencé à inquiéter la classe impériale fidèle à l’ancienne religion. Les nombreuses répressions subies n’entament pas leur volonté d’acquérir le droit de pratiquer librement leur nouvelle croyance. Le pouvoir finit par lâcher du lest. Le vent en poupe et dans un accès de prosélytisme, plusieurs dépositaires s’éparpillent dans les régions de l’empire pour convertir de gré ou de force les autochtones et les Peuls-rouges encore hostiles à cette religion. Ainsi sous l’impulsion de Karamoko Alpha a été fondé le royaume théocratique et fédéral du Fouta-Djalon, doté de neuf provinces, d’une capitale politique, Timbo, et d’une capitale religieuse, Fougoumba.

En ce qui concerne l’empire des pays des trois rivières, il se délite peu à peu. Les incessantes guerres de succession précipitent son déclin. A celles-là s’ajoutent les ambitions d’abord modestes puis de plus en plus féroces des Européens arrivés d’abord  comme de simples négociants. Munis d’armes de guerre plus puissantes, ils vont profiter du chaos ambiant pour combattre et soumettre un à un tous les royaumes théocratiques qui à l’image du Fouta-Djalon avaient surgi dans la région.  Ainsi l’une après l’autre vont tomber  les théocraties peules de la région, celle de Ousmane Dan Fodio, à Sokoto, celle de Chaikou Amadou, au Macina, ou encore celle du puissant Oumar Tall, érudit, elhadj et dépositaire du tidjania au Tékrour.

Le Fouta-Djallon déchiré par les guéguerres entre Aphaya et Sorya  se succédant  à la tête du royaume est le denier à tomber dans l’escarcelle de la colonisation française en dépit du dernier baroud d’honneur d’Almami Bôkar Biro trahi par les siens, entre autres, le fameux Alpha Yaya Diallo, roi de la province de Labé.

Ce roman épique est un périple de plusieurs siècles dans l’histoire des Peuls. Loin d’être un chemin tranquille, celle-ci est un fleuve infesté de torrents, de querelles, de guerres intestines et religieuses. Si le début du livre est un peu touffu, le lecteur s’embarque peu à peu dans l’intrigue et se laisse finalement et délicieusement emporté par la houle des évènements rocambolesques, cruels et héroïques qui le compose.

Une flopée de personnages historiques  et bien pensés  défilent dans le récit, disparaissent tout en laissant des empreintes indélébiles dans l’esprit du lecteur.

Racontée par un Sérère, un cousin à plaisanteries, cette histoire pullule de piques décochés par ce dernier à l’encontre des Peuls…  « Reçois le Peul à dîner et il se glissera dans le lit de ta femme ! Le Sérère a raison, il faut vraiment vous aimer pour partager le même air que vous, race de canailles ! » « Aie honte, Peul, regarde un peu le désastre que peut produire ta race de bohémiens !… » «  C’est toi Peul… infâme vagabond, voleur de royaumes et de poules ! »

La parenté à plaisanteries mise ici à l’honneur est un lien magique et généreux qui nourrit la bonne humeur, l’hilarité, la convivialité, l’hospitalité entre non seulement des groupes ethniques différents, comme le montre ce roman, mais aussi entre des clans d’un même groupe ethnique, comme le lien entre les Barry et les Sow. C’est l’une des valeurs sûre du Poulâkou, l’éthique peul, non pas à conserver dans un musée ou dans la mémoire des Anciens, mais à vivifier dans le noble but de maintenir la bonne entente et la bonne humeur dans le vivre-ensemble. Une des  valeurs que l’Afrique pourrait offrir au monde pour nourrir la paix à l’heure où les guerres partout sévissent.

Femme nue, femme noire, Calixthe Beyala

9782253112693-200x303-1C’est à coup de mots sensuels, pimentés et colorés que la romancière camerounaise nous entraîne  dans un monde où la moralité n’a plus force d’exister, où sans distinction de sexe, d’âge et de statut social,  les bonnes gens se bousculent derrière la porte de la jouissance  et de la perversité.  Il s’agit d’un univers sans repères moraux, gouverné par la seule débauche et dont l’existence ne tient que sur le fil du plaisir charnel.

D’ailleurs dés l’entame du roman, la couleur est annoncée : il est question ici de kleptomanie et de sexe ; l’une et l’autre procurant à notre narratrice de quinze ans, Irène Fofo, un semblable orgasme.

Mais son vol de trop a été celui du cadavre d’un bébé, commis dans le débarcadère de la ville. En lieu et place de la justice, s’impose  dans ce coin du monde la vindicte populaire. Alors pour sauver sa peau, la seule issue est de prendre la poudre d’escampette, loin de son bidonville « aux maisons éclopées » et où « l’homme semble avoir plus de passé de futur ».  Dans sa fuite, Irène croise Ousmane, un jeune homme qui la frappe de prime abord par sa virile beauté. Elle se hâte de le dévorer  sexuellement. Subjugué, celui-ci, quoique la prenant pour une folle, l’entraîne chez lui, dans sa maison sur pilotis qu’il occupe avec sa femme Fatou. S’en suit aussitôt une orgie entre les trois  désormais conjoints.

Ousmane et Fatou forment en effet un couple bien atypique. Parce qu’elle n’a pas pu lui donner des enfants, elle essaie de le retenir en restant une femme soumise et objet de toutes les divagations sexuelles de son époux. L’accueil notamment de Irène est une leurs nombreuses expérimentations copulatoires.

Et justement parce que celle-ci est folle, elle est censée guérir tous les maux de la terre en faisant l’amour. Dès lors, les gens se bousculent derrière le corps divinisé de cette femme-panacée en vue de la posséder et de soigner ainsi leurs problèmes les plus divers. Dans la foulée, des orgies se succèdent  sans discontinuer,  des orgies sans honte aucune et où jouissance et secrets intimes se partagent concomitamment. Du haut de son pouvoir, Irène fait subir aux patients  ses caprices et ses exigences. Ainsi les contraint-elle avant toute consultation de raconter des histoires où il question de sexe et de sang.

Étrangement  dans ce coin du globe, bien que le sexe soit une obsession, une névrose nationale, il ne se nomme pas, il garde toute sa mystique. La narratrice le désigne avec une infinie palette de couleurs : bouton rose, tabernacle, réglisse, plantain, labyrinthes, fabriques à sucreries, pomme fripée, anguille, ravine, cuvette, lézarde ourlée, feuille de saule trempée, mollusque avachi

Pour avoir surpris son époux en train de sodomiser une poule, horrifiée, Fatou se jette sous les roues d’une motocyclette.  Encore une de ces  bestialités primaires de l’homme dans ce pays où seule la luxure donne un sens à la vie. Pour Irène, cette ignominie marque le terme de son apprentissage, son éducation sexuelle et  sentimentale africaine. Elle décide enfin de rentrer chez sa mère tout en sachant que le quartier l’attend de pied ferme pour la punir de ses nombreux larcins. Ici on ne juge pas les voleurs, on les tue. Et dès  les premières portes du quartier, des hommes l’attaquent, la battent, la violent avant de l’abandonner nue et agonisante au bord de la route.

En creux, l’auteure peint dans ce court roman, une société en mal d’amour, dans ce que celui-ci comporte  de plus beau : la compassion, la justice, l’entraide et aussi le partage des communes peines et joies existentielles. Cette société est en effet tant frappée par la misère criante, par les « restrictions de la banque mondiale » que sa capacité a s’occuper des uns des autres a été complètement asséchée. L’unique déversoir  reste désormais la violence et le dévergondage.

Irène battue à mort et moribonde, est-elle le symbole de cette Afrique malmenée par les institutions financières internationales et l’insupportable misère ambiante ? A l’instar de ce continent  mal en point, notre héroïne survivra-t-elle elle aussi ?

Un roman d’initiation à l’amour au sens exclusivement sexuel et jubilatoire du terme.

Un aller simple, Didier Van Cauwelaert

Un_aller_simpleDans une langue authentique, humoristique et pimentée,  Didier van Cauwelaert, à travers la voix de deux narrateurs, nous raconte une légende moderne et touchante. Elle débute à Marseille, se poursuit à Irghiz, lieu inexistant, et se clôt à Uckange, ville éteinte dans le sillage de ses anciennes fonderies. L’auteur interroge dans ce court et époustouflant roman la migration, l’intégration et le vivre-ensemble.

Aziz Kemal est un bout de chou trouvé dans un véhicule. Elevé par les Tziganes, il a dû quitter très tôt l’école et se débrouiller dans les autoradios, entendez les voler. Il vit à Marseille-nord, précisément à Vallon-fleuri, fief des gens du voyage et haut lieu de trafics et de vols.  Peu sont ses habitants qui ne sont pas impliqués dans l’industrie de la déviance.

Aziz est appréhendé lors de ses fiançailles avec Lila. Il est accusé de vol de la bague offerte à celle-ci. En réalité, il est une « bonne affaire » à un moment où pour prétendument lutter contre le racisme en France le gouvernement entend expulser des clandestins. Pour son malheur, il a été arrêté en possession d’une fausse carte d’identité marocaine. Son expulsion se joue depuis les hauts lieux de l’administration et la presse en fait ses choux gras.  Un attaché humanitaire lui est affecté avec pour mission de le raccompagner et de l’aider à se réinsérer au Maroc.

Commence alors une amitié à la fois profonde et intéressée. Jean-Pierre Schneider en instance de divorce et Aziz trahi par sa fiancée ont plusieurs atomes crochus. L’attaché humanitaire écoute attentivement la légende des « hommes gris » d’Irghiz racontée par son protégé. Mais l’existence de ce peuple jusque-là inconnu est menacée par la construction d’une route. Jean Pierre qui a lui-même  quitté son Uckange natale pour Paris avec l’intention de devenir un écrivain célèbre croit trouver là le bon filon, une histoire merveilleuse et captivante qui sera enfin retenue par les éditeurs après avoir essuyé bien des refus. Peu importe si Aziz lui avoue avoir inventé ce peuple, L’attaché humanitaire croit à fond à cette histoire et entend découvrir ce lieu et écrire un roman où Aziz serait l’instance narrative.

Dans un véhicule tout-terrain, ils avalent désert et Atlas marocain, à la quête de Irghiz, sous les auspices de Valérie, une guide touristique délurée et fatale. Aziz l’a rencontrée dans un hôtel et l’a convaincue de jouer le sherpa et l’amoureuse de Jean-Pierre. Elle est née au Maroc de parents français.

Dans la foulée de ce voyage légendaire, commence le « carnet de voyage » de Jean-Pierre, mouture de son futur roman. Il devient le nouveau « je » et raconte leurs aventures et mésaventures, et en outre les rencontres épicées avec les autochtones et leurs mets exotiques. Jean-Pierre est aux anges. Lentement et sûrement, il tombe amoureux de Valérie qui en réalité n’est que le sosie d’une femme de son passé, Agnès, qui continue à le hanter.

La morsure d’une vive, à laquelle il est allergique, un peu avant le départ commence affaiblir Jean-Pierre. En sus de douleurs stomacales dues l’ingurgitation d’épices marocains pour faire couleur locale. Ils sont aussi malmenés par les éléments et la panne brusque de leur véhicule.

Tout à l’article de la mort,  L’attaché humanitaire croit avoir découvert dans une crevasse Irghiz, trou qui n’est en fait que le pendant des fonderies d’Uckange et de ce passé qui l’obnubile.

Au retour de Valérie avec du secours, l’attaché a déjà trépassé. Aziz refuse de jeter le corps de son ami comme le lui conseille le père de sa guide et décide de renvoyer les cendres à Paris.

Ironie de l’histoire, le roman qui devait s’intituler « le bagage accompagné », autrement dit Aziz Kemal, finalement sera titré « un aller simple », celui de Jean-Pierre.

A Paris, Aziz achemine d’abord le corps chez Clémentine, celle avec qui son ami était sur le point de divorcer, puis découragé par l’attitude désinvolte de celle-ci, se décide de le convoyer au bercail, à Uckange précisément où encore vivent les parents du défunt. Au premier abord, ces derniers disent ne plus avoir un fils nommé Jean-Pierre, qui des années plus tôt, avait à leur grand désespoir quitté leur ville et leurs rêves de le voir suivre leurs pas dans l’industrie de la fonte. Mais comme dernière ligne droite de sa légende, Aziz fait encore appel à son imagination pour que l’enfant prodigue soit absous. Il raconte que ce dernier est pris en otage au Maroc, ce qui aussitôt fait chavirer les parents. Rapidement voisins et autorités sont alertés.

Par bonheur, le véhicule où se trouvent les cendres a été volé, ce qui lui permet de ne pas revenir sur ses paroles et de poursuivre la route de la légende. Les parents lui demandent de rester un peu chez eux et Aziz en profite pour mettre au net le manuscrit de Jean-Pierre, « un aller simple ». Dans le but de le compléter, il ajoute l’histoire de sa propre vie.

A Uckange, Joeuf, cités éteintes après l’extinction de leurs fonderies, l’espoir, voire la vie, n’a plus court. En lieu et place de la grisaille des usines, flotte à présent la grisaille des cœurs meurtris. Les plus courageux ont préféré l’exode aux fins de renaitre ailleurs, de renouer avec des lendemains meilleurs. Finalement, le mobile de toutes les migrations est une carence en nourritures. Nourriture matérielle, emploi, honnêtes conditions de vie ; nourriture immatérielle, espoirs, rêves, savoirs.

Si dans ce roman inoubliable l’auteur a fait une économie de mots, il n’a pas fait celle de l’humour. Une langue originalement relâchée et  pleine d’images gouleyantes. Le livre est jalonné d’historiettes féeriques qui font de lui un formidable atlas de légendes. Sa langue et son architecture m’évoquent à plus d’un titre « Allah n’est pas obligé » d’Ahmadou Kourouma. L’auteur ivoirien s’en serait peut-être inspiré.

 

 

 

 

Journal d’Hirondelle, Amélie Nothomb

Qu’est-ce qu’une identité ? Qui la construit-elle ? L’homme a-t-il le pouvoir de la manipuler à sa guise ?

Cette courte histoire s’ouvre par un questionnement philosophique touchant à l’identité et se clôt par la même interrogation.

Il s’agit ici d’un journal intime, œuvre d’une adolescente, qui passionne des foules et disposerait d’une vertu magique. Une sorte de confessionnal où elle explore ses émotions, sa subjectivité, sa naissance aux méandres de la première jeunesse. Bien entendu, nul autre à part elle n’a le droit d’accéder à ce monde consigné dans un cahier, de violer cette intégrité physique et sentimentale.  Transgressant cet interdit en pénétrant indument dans l’intimité de la jeune fille après avoir volé son journal, le père, ministre de son état, est victime d’un parricide. Est-ce pour autant la juste sanction pour ce genre de viol ? Urbain, notre narrateur, tueur à gages, qui élimine à son tour l’adolescente, en est réellement convaincu.

Il travaille pour une mafia russe sévissant dans Paris. Son tableau de chasse est déjà énorme. Chez lui, il existe un parallèle saisissant entre meurtre et sexe. L’acte de tuer et l’acte d’amour possèdent la même charge pulsionnelle, adductive et jouissive. Accompli solitairement, le meurtre participe d’une  dimension masturbatoire. Ainsi éprouve-t-il de l’orgasme solitaire et égoïste à chaque fois qu’il tue. Et il ne peut plus se passer de cette jouissance, exacerbée par la musique de Radiohead  tournant en boucle dans son cerveau.

Pour autant un meurtre, celui de la pucelle propriétaire du journal intime, va changer le cours de sa vie et celle de l’histoire. Progressivement, il se prend à aimer et à transfigurer cette Hirondelle, l’enrobant à la foulée d’une beauté post mortem. Le texte violent et froid vire à une déclaration d’amour, saturée de lyrisme, à l’adresse de la jeune victime. Il n’arrive néanmoins pas à s’empêcher de la violer de nouveau en lisant son journal intime. Un basculement identitaire se met toutefois en route. Le sang ni la viande froide ne l’attirent plus. Excédé par le monde de la culpabilité, il migre vers le territoire de la virginité et se donne pour nom Innocent. Chaque nouvelle identité étant un nouvel univers à découvrir, il quitte la tuerie à gages et se consacre à cette nouvelle mission.

Disparaitre dans la nature, loin de ses supérieurs mafieux, est son nouveau plan. Malheureusement par surprise il tombe  entre leurs mains et ils lui exigent la restitution du journal intime. Un énième viol de sa victime auquel il oppose un refus à la fois mémoriel et rédempteur. Aux fins d’accomplir ce dévouement sacrificiel, il se fait pénitence en dévorant les pages du cahier afin que nul autre ne connaisse le secret dont il regorge. Ultime acte d’amour envers cette fille qu’il a tuée et aimée post mortem. Un acte qui signe aussi sa propre mort et la fin du roman.

Une courte et étonnante histoire. Monotone et violente sur les trois quarts, elle prend un virage inattendu avec le meurtre de la famille ministérielle et se clôt sur une touche lyrique et tragique.

Harraga, Boualem Sansal

harraga-pocheLe roman, Harraga, expose la solitude et la dégénérescence. La solitude jubilatoire d’une femme  et la dégénérescence multiple d’un pays. Il s’agit d’une femme de tête qui armée jusqu’aux dents, de sarcasmes et de poésie, sème désordre et tendresse sur son passage. Il s’agit d’un pays, l’Algérie, les pieds de laquelle s’embrouillent dans  le cambouis de l’islamisme, l’autoritarisme, l’amateurisme, la sclérose économique, l’émigration  des jeunes sans perspectives, les « harragas » ou brûleurs de route. Est-il possible de rompre cette pieuvre ?

Une question s’impose d’entée de jeu : « Notre vie nous appartient-elle en propre ? » Jusqu’où une solitude choisie et assumée nous appartient-elle en propre ? Cette interrogation surgit après l’irruption d’une déniaisée chez notre chère et solitaire narratrice. La visiteuse impromptue s’attife en plus d’un attirail tout particulier : l’adolescence, des strings et surtout une grossesse. Elle serait héraut du frère de la narratrice, brûleur de route, en partance pour l’Europe, Terre promise.

Cependant, sommes-nous déjà en présence d’une poudrière ? Toutes deux « folles à lier » pourront-elles faire bon ménage dans cette vieille et vaste demeure, héritée de colons célères et hantée par leurs fantômes ? Spectres en compagnie desquels Lamia a vécu jusque-là et qui sont à la fois des amis et des conseillers. Dépositaires aussi de multiples et séculaires secrets qui fourmillent dans cette demeure labyrinthique.

Déjà en guerre contre les carcans traditionnels auxquels toute femme en terre d’islam se doit de sacrifier, Lamia « a tiré un trait » sur le formalisme, fermé  « portes et fenêtres » à tout prétendant et ce faisant entre de plain-pied « dans la pire des engeances en terre d’islam, celle des femmes libres et indépendantes.» Convaincue qu’ « un condamné libre dans sa tête est plus vrai qu’un geôlier prisonnier de ses clés », la jeune pédiatre, en outre acariâtre et apostat, de trente-cinq ans a juré de faire la chasse aux islamistes et aux politiques, avec l’idée de les brûler vifs. Et pour cause,  la dégénérescence dans laquelle dérive le pays leur est en partie imputable.  L’autre responsabilité incombant aux coutumes rétrogrades entretenues par la vieille génération. Nul alors ne peut passer entre les mailles du filet de cette femme bien pensée. Des parents obscurantistes à l’administration, en passant par les politiciens et les islamistes, tout le monde en prend pour son grade.

Si Chérifa, la lolita de seize ans, est aussi rebelle et renégate que son hôte, elle allie en sus bouderie et égoïsme, légèreté et fugue, insouciance et désordre. D’abord réticente, Lamia finit par apprécier la présence de cette jeune récalcitrante qui atténue d’une certaine manière sa grande solitude et son dégoût du quotidien. Elle s’engage alors à l’initier à la culture », étant « le salut » et l’arme de libération contre l’obscurantisme ambiant. Mais l’ignorante et l’insolente se montre imperméable à toute instruction et ouverture d’esprit.

Disputes, fugues, regrets et réconciliations jalonnent leurs relations à la fois passionnelles et sans cesse conflictuelles.

Après une énième fugue, la fille enceinte ne fait plus aucun signe. Confite en regrets et culpabilité, Lamia passe au peigne fin Alger, hôpitaux et cantines universitaires entre autres. L’administration percluse dans l’impéritie et écho de la nomenklatura ne lui procure aucune aide. Bouleversée, tourmentée par la disparition de celle qu’elle considérait désormais comme sa fille, elle se rend bien compte que « notre vie ne nous appartient pas en propre. » La solitude bien que choisie comporte bien des limites et des failles ; l’amour, quel qu’il soit, étant la seule corde nous liant  à la vie. L’essence de laquelle est partage et présence de l’autre.

Finalement, elle reçoit l’appel d’un couvent où la jeune fille a été recueillie avant de mourir. Par bonheur, son bébé vit. Une fin métaphorique symbolisée par le couvent et l’accouchement.

Le couvent personnalisé par la figure pieuse et généreuse de la mère supérieure est vu comme l’émanation spatiale d’une religion en paix avec elle-même, éclairée et ouverte. « La religion, ça devait être uniquement ça : contempler le monde en silence et se tenir aux aguets de ses convulsions et de ses murmures. Pas besoin de troupes et de canons. Des mots, des soupirs, des regards, ça suffit. » L’auteur définit là ce que doit être une religion et érige le christianisme en modèle de tolérance et     d ‘ouverture. Un vrai pied de nez à l’islam rigoriste, violent et borné.

Quant à l’accouchement, ne figure-t-il l’avènement d’une nouvelle Algérie à la croisée de la liberté et de la tradition, de la lumière et de la foi, de la transcendance et de l’humanisme ? Boualem Sansal exhorte sans doute l’islam à s’inspirer du christianisme, plus ouvert et plus en phase avec le monde moderne.

Harraga est le diagnostic d’un pays rongé par un chancre multiforme : islamisme, impéritie, autoritarisme, émigration. Examen sans concession magistralement menée par une femme de caractère, pédiatre de son état. Née du « tremblement » de 1962, l’Algérie n’avait pas besoin de contracter ce cancer originel.

Un roman fantomatique, solitaire et épicé d’humour. La langue est subtile, mêlant sublime, familier et poésie. Un roman tout bonnement extraordinaire.

Kétala, Fatou Diome

fatou-diome-ketalaLe roman Kétala autopsie une nouvelle forme de domination de l’homme par l’homme. Une domination à versants moral et sentimental. L’héroïne paie tribut à cette dictature. Utilisée comme objet de convenance sociale et de conformisme sociétal, elle endure mariage blanc et solitude à l’ombre d’un époux homosexuel discret. Pire, ses parents à qui elle doit, selon les normes éducatives et coutumières, révérence et soumission, tirent sur la corde et précipitent sa damnation.

Qui de l’homme ou des objets conserve le mieux la mémoire ? Kétala répond en contrepoint à cette question et Fatou Diome n’y va pas de main morte, affirmant et démontrant que l’être humain oublieux et ingrat n’entretient guère les souvenirs des défunts tandis que les objets en sont de fidèles dépositaires.

Ainsi la romancière leur insuffle-t-elle une âme et la parole. D’ailleurs n’en ont-ils toujours eu ? Les objets ne sont-ils pas des créatures vivantes et sensibles comme les humains ? Eux aussi sont bouleversés et endeuillés après la perte d’un être cher, même si « nul ne se soucie de la tristesse » des « meubles » à la suite d’un décès.

Condamnés au Kétala (partage de l’héritage), à l’éparpillement, les objets prennent donc l’initiative de raconter à tour de rôle  leurs souvenirs afin de reconstruire soigneusement l’histoire de la  brève vie de Mémoria. Un nom très évocateur faisant allusion à la mémoire, à l’anamnèse, point focal du roman.

Sous le sceau d’une restitution de mémoire donc, les objets font un procès aux humains arrogants et peu respectueux les uns envers les autres. Eux, dignes, s’abstiennent de se venger en dépit de la tentation qui les titille. Kétala est en quelque sorte une révolte. Celle des objets contre les errements des hommes. Fatou Diome les humanise, les élève à hauteur d’homme afin qu’ils le jugent  à pied d’égalité.

Argument

D’abord le parcours de l’héroïne, de sa naissance dans un village jusqu’à l’émigration de sa famille à Dakar, est banal et ressemble à celui de plusieurs Sénégalais.  Puis sur les chapeaux de roues, sa vie s’élance et sonne le glas de son bonheur de fille choyée par un père, riche commerçant. Le mariage avec son cousin qui devait être un prolongement de ce bonheur a été une déconfiture à tous égards. Car son mari, homosexuel discret, n’honore guère son devoir conjugal,  préfère passer ses soirées dehors et rentrer à pas d’heure. Comble de désespoir, l’épouse cocufiée le surprend à poil avec sa meilleure amie, sa professeure de danse, qui est en fait un homme travesti en femme. Ce drame allié à la dévaluation du franc CFA précipite leur départ pour la France. Dans ce pays, Mémoria , toujours très amoureuse de Makhou, compte enfin le reconquérir. Peine perdue. Continuum de solitude et de continence. L’époux poursuit en effet ses fréquentions homosexuelles, et en désespoir de cause, elle le chasse de la demeure. Sa vie prend alors un tournant tragique. Obligée de subvenir à ses besoins, de poster des mandats réguliers à ses parents, elle s’engage d’abord comme danseuse puis lentement, afin d’arrondir ses gains, se glisse vers la prostitution. Elle parcourt en un temps record les trottoirs de France et d’Europe, contractant dans la foulée une maladie incurable et fatale, que l’auteure ne nomme jamais quoique le lecteur sache qu’il s’agisse probablement du VIH. Histoire de se disculper, son époux la raccompagne au pays où elle mourra peu de temps après, au ban de sa propre et ingrate famille.

De l’homosexualité

Fatou Diome traite ici une thématique pas si souvent abordée en littérature africaine, même si sa compatriote Ken Bugul l’avait  ébauchée quelques décennies plus tôt dans Le Baobab fou.

Quelle est la position de l’auteure sur cette question hypersensible en terre africaine ?  Les objets ne sont-ils pas l’écho de Fatou Diome ? Et ils sont vent débout contre une société trainant aux gémonies cette orientation sexuelle jugée contre-nature. Si Tamara s’est travesti en femme et Makhou a accepté d’épouser Mémoria, c’est pour échapper à cette marginalisation dégradante et sacrifier au moule conservateur de la société sénégalaise portée à instancier un individu traditionnellement et moralement irréprochable. « Chaque fois que la société nie une part d’elle-même, elle baisse le rideau de fer de l’hypocrisie devant ses propres yeux ». « Atypique » certes, mais la romance homosexuelle est « douce, joyeuse, émouvante, innocente… » « Un amour sincère… un amour comme chacun voudrait en vivre. »

Ainsi Fatou Diome semble avoir tranché et choisi son camp : l’homosexualité n’a rien à se reprocher. C’est dans l’air du temps. La plupart des personnalités africaines jouissant d’une certaine autorité intellectuelle abondent dans ce sens, pour faire les yeux doux à l’Occident où cette pratique est des plus normales. Car dans le tourbillon de la mondialisation et de l’homogénéisation des sociétés, les pays occidentaux s’escriment, aidés par quelques comparses locaux, à répandre les mêmes valeurs dans chaque nation.

Certes l’homosexualité a peut-être existé depuis la nuit des temps en Afrique, mais sous l’impulsion de certains défenseurs des droits de l’homme, sa banalisation, son expansion et sa légalisation est en train d’être imposée à l’Afrique.  Comme si le meurtre pour la seule raison qu’il a toujours existé dans toute société a lui aussi le droit d’être légitimé.

De l’aumône

Ou la dette des enfants envers les parents. Celle-ci a été l’une des causes de la descente aux enfers de Mémoria. Pour s’en acquitter, elle a dû s’acoquiner avec le monde interlope de la prostitution. Et on connait la suite.

« Au lieu de faire des enfants, ceux qui rentabilisent leur progéniture feraient mieux de coter leurs ovules et leurs spermatozoïdes en Bourse. S’il faut allaiter son bébé et lui demander ensuite d’en payer le prix durant toute sa vie, les gynécologues, les banquiers et les avocats devraient trouver une méthode pour proposer aux fœtus des contrats in utero. »

L’auteure pose ici la question du devoir. Celui des enfants envers les parents. Surtout ses limites. Il s’agit là d’un problème très délicat. Enfant, on a été nourri et blanchi par nos parents. Adulte, a-t-on l’absolu devoir de leur renvoyer l’ascenseur ? Dans l’affirmative, jusqu’à quel point ? Jusqu’à leur sacrifier toute notre vie, notre indépendance, notre bonheur personnel ? Mieux, une telle exigence de la part des parents, une telle contrainte de remboursement, n’est-elle pas tout simplement immoral et égoïste ? N’est-elle pas la conséquence de ce rapport humain (ou plutôt inhumain) où toute bonne œuvre est accomplie dans l’attente irrépressible que la faveur soit retournée ? Malheureusement, en Afrique souvent ce rapport dominant-écrasé constitue celui des parents et des enfants.

Les ficelles de la narration

Il s’agit ici d’une narration de roulement où plusieurs objets successivement se confient, s’épanchent,  dessinent le destin martyr et tragique de l’héroïne.

L’interruption de l’histoire à tout bout champ finit par embêter le lecteur même si cette technique maintient le suspens. La vie de Mémoria est en effet un puzzle qui se construit minutieusement, il faut prendre  la peine de bien poser les pions, les évènements, l’auteure les ponctue ainsi de  commentaires et en profite pour glisser des faits lui tenant à cœur, comme la dette des enfants envers les parents, la religion ancestrale africaine, le lévirat…

Un style aphoristique dans un récit haché.

 De la décolonisation de la pensée

Quoiqu’il s’agisse d’un thème neuf et d’un mécanisme narratif très original, j’ai eu du mal à me laisser embarquer dans la bourrasque de l’histoire, les commentaires à vocation didactiques distillant une certaine demi-lassitude. On a parfois l’impression que la romancière, docteur ès lettres modernes, nous livre un cours de littérature française (au moins pourquoi pas africaine puisqu’il est question d’un sujet  africain ?). L’auteure sénégalaise inonde le récit de citations d’écrivains français, comme si la littérature africaine écrite, déjà vieille de presque cent ans, n’a pas suffisamment produit d’auteurs valables ou d’œuvres appréciables afin qu’elle s’y réfère. Et ironie de l’histoire s’est récemment tenue à Dakar une conférence d’intellectuels africains dont l’un des thèmes principaux était la décolonisation de la pensée. Citer un auteur européen reste toujours chez nous une preuve d’érudition et jouit d’une bonne presse. Ne faudrait-il pas plutôt balayer devant nos propres portes d’abord, avant de s’occuper de la devanture de celles des autres ? Autrement dit, citer davantage nos auteurs afin d’affermir, de solidifier leur place dans la littérature mondiale, où elle reste très marginale.

Je ne prône certes aucun vase clos de la pensée ou un quelconque protectionnisme intellectuel, toutefois nous devons déjà être fiers du corpus généré par les artistes noirs. Et sans doute pour vider l’abcès, il faudrait, au bout du processus de libération, écrire dans nos propres langues aux fins de décoloniser radicalement la pensée africaine. Il y a des déjà des précurseurs comme Zénab Koumanthiou Diallo ou le romancier Boubacar Boris Diop, auteur d’un roman en wolof. A la question qui lui a été posée par jeune Afrique,   « Pourquoi écrire et publier des romans en wolof ? »  Boubacar Boris Diop répond : « Et pourquoi pas ? » Il ajoute : « tout processus de développement doit se fonder sur les langues nationales. À moins que le processus d’acculturation ne soit arrivé à son terme, comme en Amérique latine, jamais un peuple ne s’est développé dans une langue étrangère ».

Pour qu’un tel élan salvateur puisse avoir le vent en poupe, il est nécessaire qu’il soit soutenu, encouragé par les intellectuels du continent en collaboration avec les autorités publiques.

Harrouda, Tahar Ben Jelloun

Afficher l'image d'origineDans ce livre iconoclaste, la  poésie et la légende sont encre. Ou plutôt une potion magique dans laquelle Tahar ben Jelloun trempe sa plume pour donner une voix à la femme marocaine. Ainsi invente-t-il Harrouda, l’insoumise, la sorcière, l’hérétique.

Erotique aussi, elle hante  les fantasmes et les nuits des enfants. Dans ce Maroc coincé entre traditions séculaires et religion à la lettre, elle se pose comme leur unique exutoire pour échapper à leur quotidien embrigadé par les ritournelles de leur vieux maître coranique. Comme ils ne croient pas à un seul mot de ses homélies, ils le tuent et le regardent expirer dans « une mare de mensonges dissous dans les déchets d’une vie indéfendable ».

Obnubilé par le sexe, l’enfant narrateur, accompagne souvent sa mère dans les bains maures et voyage voluptueusememt  dans l’intimité des femmes. Cet endroit magique où les corps féminins, chairs crues et délicieuses, se livrent en toute liberté, loin du regard réprobateur de cette société clivante. Une sorte de prolongement du corps sensuel de Harrouda, dans lequel s’accomplissent chaque nuit ses délires et ses fantasmes.

Pour lui, la circoncision est une amputation, même si elle lui donne le droit d’accès au « marché de la virilité », une sorte de sauf-conduit, de passeport sexuel.

Portraitiste, l’enfant brosse avec passion les deux villes phares du Maroc, Fass et Tanger, étendues sur le sable et la légende. La première abrite en son sein deux personnalités dichotomiques : Harrouda incarnant le mal absolu et le saint Moulay Idriss le bien absolu. Les femmes invoquent ce dernier pour l’amélioration de leur quotidien entravé.

L’islam rigoriste régit en effet cette contrée où la femme est un  « être de seconde main » et n’a pas voix au chapitre. « Oser la parole, c’était provoquer le diable et la malédiction. Oser la parole, c’était déjà exister, devenir une personne ! ». Elle demeure solitaire à l’intérieur de son propre foyer et prisonnière d’une idéologie la reléguant à la lanterne rouge de la société. Une femme-machine à double fonction : fabriquer le plaisir gustatif et le plaisir charnel. Révulsée par cet état de fait, Harrouda promeut un rêve à toute épreuve : « libérer le territoire » de ses coutumes misogynes, « enlever les femmes du harem » du silence et« dresser les oiseaux » de la liberté.

Cette quête de la liberté est poétiquement symbolisée par  les enfants-oiseaux manifestant leur ras-le-bol et leur colère contre les injustices du jugement avant-dernier. Ils réclament le paradis, donc la liberté et la prospérité, et envahissent les rues. Mais les poulpes et les rapaces, figurant les policiers et les soldats, à la solde d’un régime autoritaire, les répriment avec force violence. Les plus chanceux sont jetés dans le puits, c’est-à-dire, la prison. Et même Harrouda, la putain, la folle, n’échappe pas à ce goulag des plus brutaux.

Mais cette meute de tortionnaires oublie que cette femme est sirène immortelle et intraitable sur sa mission : octroyer aux enfants  et aux femmes  le nectar de la liberté.

« Harrouda », livre éponyme, est en somme un kaléidoscope de thèmes et de genres. Conçu à la frontière du roman, de la poésie et de la légende, il convoque l’histoire ancienne et contemporaine du Maroc dans un vaste tour d’horizon thématique et polymorphique. Une ode exquise à la liberté de la femme arabe.

 

Yasmina Khadra, L’équation africaine

img_20160918_1207351Roman de justification, « L’équation africaine » est une confrontation idéologique entre l’Occident outrecuidant et l’Afrique nègre et sauvage. Le premier est dépositaire de civilisation, d’humanisme et de bonnes mœurs, la seconde de brutalité, de cruauté et d’inculture. Si des décennies après le traumatisme colonial, le Blanc reste toujours retranché derrière des préjugés raciaux, le Noir entend lui prouver que l’amour-propre tout comme la civilisation n’est l’apanage d’aucun peuple. Une joute d’idées de haute volée, une immense équation que  Yasmina Khadra se donne pour mission de résoudre, c’est-à-dire, montrer au grand jour l’âme profonde des peuples noirs.

Après la disparition de sa femme, Jessica, le docteur Kurt sait que le monde tournera dorénavant à l’envers.  Dix années de pur bonheur partagé vient brusquement de s’envoler comme une volute de mensonges. Il est encore plus bouleversé quand il apprend d’une collaboratrice de sa femme que celle-ci s’est suicidée à cause d’une simple promotion ajournée.

Pour fuir alors la ville de Francfort où le fantôme de Jessica le harcèle dans tous les coins de rue, il met les voiles, à son cœur défendant, vers l’Afrique en compagnie de son richissime ami, Hans.  Cet industriel, vieux briscard de l’humanitaire ayant  foulé plusieurs endroits du monde où le besoin se fait cruellement sentir,  espère qu’un tel dépaysement engendrera une sorte de thérapie chez son ami en période de viduité.

Car le continent est une femme malade, misérable, malmenée par des guerres et des famines. Et à juste titre,  le lecteur lit entre les lignes la vocation de l’homme blanc, élu de Dieu, de sauver l’Afrique damnée et à la dérive, de la maintenir contre vents et marées à bout de bras. Un immense sacerdoce incombant à l’Europe civilisée.

Arraisonné en haute mer par des corsaires, le navire humanitaire est dérouté, Kurt et Hans sont pris en otage. S’ensuivra un long calvaire dans les territoires écrasés de soleil et de violence de la corne de l’Afrique.

Dans l’une de ses geôles itinérantes, Kurt fait une rencontre providentielle : Bruno. C’est un ethnologue, guide, journaliste a ses heures, vieux routier du continent, bibliothèque des mœurs noires.

Très jeune, il a quitté sa France natale, sillonné le continent d’un bout à l’autre et, charmé par les cultures locales, s’est reconverti en Africain pur jus. Certes le continent noir est un ramassis de « turpitudes », de trahisons et de violences, mais Bruno reste résolu à finir ses jours dans la terre de ses « frères ».

Ce bourreau d’optimisme pose bien évidemment un regard extatique et un rien naïf sur le continent où Kurt, plutôt défaitiste et condescendant (« ces gens sont de notre époque, mais d’un autre âge »), ne voit que brutalité, injustice et barbarie. Entre ce porte-parole des Africains et le docteur Kurt, Occidental bon teint, s’engage alors un combat d’idées.

Si Bruno est fasciné par la longanimité et la résilience des Noirs, Kurt n’arrive pas à saisir les motifs de tant de violences sur ces terres.

Une telle récurrence de cruautés et de sang apostrophe d’emblée « Le devoir de violence » de Yambo Oueleguem.  Mais si dans le roman de l’auteur malien, la violence est absolument gratuite, dans ce livre-ci l’auteur semble justifier celle-ci. Ici en lieu et place d’un cahier, les enfants ont été munis d’armes. Tous les bourreaux ont subi des inhumanités à un moment ou à autre de leur vie. Cette injustice les a incités à répandre eux-mêmes  l’injustice. Un univers quelque peu manichéen.

Joma, figure trouble et tristement attachante, ancien tailleur de son état, s’est recyclé en flibustier après l’assassinat de sa femme. Toutefois, violent qu’il soit, il gît encore en lui un reste d’humanisme. Ce qui a fait de lui un poète autodidacte, couronné par plusieurs prix, incarnant cette Afrique à la fois violente et incubatrice de culture.  Tout n’est pas donc aussi fruste et barbare comme le pense Kurt.

« Je suis fier de toi. Maintenant, tu es Africain à part entière », souffle le  mourant  Joma à Kurt qui a tiré sur lui. Comme si l’Afrique se réduisait à une seule identité : le sang.

Pendant leur évasion, les fugitifs, Kurt et Bruno, se joignent à un groupe de réfugiés, piloté par une équipe de la Croix-Rouge, dont Elena, une gynécologue espagnole. Au bout de plusieurs kilomètres de marche, ils jettent enfin l’ancre dans un camp de déplacés de guerre au cœur du Darfour. C’est un lieu sûr sous contrôle du gouvernement soudanais.

Aiguillonné par l’ambassade allemande de rentrer au bercail, Kurt refuse cette mise au pas tant qu’il n’a pas des nouvelles de Hans, avec qui il a été séparé par les ravisseurs, prédisposés à échanger ce dernier contre une alléchante rançon.  En attendant, pour cuver son chagrin, il se surprend à aimer Elena et reprend du service dans l’infirmerie du camp.

Finalement le corps de Hans est découvert dans une fosse commune. Kurt raccompagne la dépouille en Allemagne. Ce double deuil, celui de sa femme et de son ami, le hante et le contraint à une vie au second degré.

Une soudaine déclaration d’amour d’Elena par le biais d’un e-mail depuis l’Afrique a été la clé qui l’a libéré. Il se rend brusquement compte que c’est la gynécologue espagnole qui lui manque et non Jessica. Jessica qui pour une stupide promotion a volontairement mis fin à leur bonheur partagé. Et ce suicide l’offense davantage quand il repense à ces milliers d’Africains défavorisés par le sort, pris en otage par des guerres et des famines, mais  s’accrochant à la vie avec une force inouïe jusqu’à leur dernier souffle.

Après une accréditation de la  Croix-Rouge, il s’envole pour l’Afrique, déterminé à relever de nouveaux défis, l’amour et la générosité, une sorte de fenêtre  sentimentale et humanitaire sur une vue et une vie nouvelles.

En lisant l’ultime mot de la clausule, je me suis demandé si Yasmina Khadra a résolu l’équation africaine : révéler au monde l’âme africaine. Ou si lui-même pour éclairer la lanterne du lecteur s’est contenté de simples préjugés. Reconnaissons, immense est le travail, celui de fouiller jusqu’aux abysses l’âme d’un peuple étranger.  Je reste un peu partagé sur le livre, d’autant qu’une économie de suspenses subodore la chute du roman et un style plein de fioritures allonge inutilement le récit.

 

 

 

 

 

Bonjour tristesse, Françoise Sagan

img_20161012_1553341La  phrase de Sagan est un escalier menant vers le ciel, la grâce, une gradation précise, lumineuse, bouleversante, une plongée abyssale dans le tréfonds de l’être humain. Roman psychologique, abstrait voyage dans l’univers des sentiments.

C’est l’été. Le soleil brille avec éclat. Tout comme les rires de Cécile et de Raymond. La jeune narratrice de dix-sept coule des vacances oisives sur la Méditerranée en compagnie de son père admiré, mondain, bon vivant, don juan et de l’amante de celui-ci, Elsa. Bonjour dolce vita.

Pourtant très rapidement pointe un danger à l’horizon. La visite d’Anne, une amie de la défunte mère de Cécile, qui a plutôt des atomes crochus avec des gens intelligents, discrets, peu attirés par les amusements indécents et les futilités.

Anne ne semble pas apprécier la présence d’Elsa, mais ne se montre ni jalouse ni insolente à l’égard de sa jeune rivale. C’est un comportement moralement bas qui ne sied pas à la femme de tête qu’elle est. Intelligente, subtile et habile, lentement, elle impose sa marque et occupe le centre du jeu et de l’intrigue. Cécile est subjuguée par l’aura d’Anne mais  réfractaire à la rigidité de ses mœurs. A son grand dam, elle lui enjoint de mettre un terme à ses relations avec le jeune étudiant Cyril, rencontré sur la plage, et de revoir ses leçons en vue de réussir le baccalauréat qu’elle a manqué. Adieu vacances, bonjour ennui studieux !

Lors d’une soirée passée à Cannes, Raymond abandonne Elsa et se réfugie dans les bras d’Anne. Le lendemain, ils prennent le parti de se marier. D’abord contente du projet, Cécile change rapidement son fusil d’épaule car elle découvre soudain que son père et elle sont à la merci de cette femme de caractère, que sa connivence avec celui-ci se détériore. Adieu l’insouciance, la bohème, la liberté d’antan. Sous l’ombre d’Anne, prennent corps une vie rangée, la discipline, les bonnes manières.

Ce mariage en projet décline celui de deux mondes, deux conceptions différentes de la vie. Anne figure l’intelligence, les mœurs, l’ordre, l’harmonie, la tempérance, la discrétion, la décence, la condescendance. Raymond est un porte-flambeau de la facilité, de la luxure, de la séduction, de la légèreté, du laisser-aller, de la bêtise, de l’intempérance. Deux paliers de la nouvelle bourgeoisie française.

Quant à Cécile, elle reste mitigée, nostalgiquement fascinée par le monde-désordre de son père et irrésistiblement attirée par le monde-harmonie d’Anne. Car autoritaire et admirable, celle-ci lui fait « vivre des moments intenses et difficiles ». Le lecteur se demande pourquoi cette femme si différente s’est brusquement attachée au volage Raymond. Est-ce pour sauver cette famille d’une faillite morale, d’un futur englué dans la solitude et le vide ?

Pour se débarrasser de la rabat-joie, la jeune fille ourdit un complot et fait d’Elsa un pion, tout comme Cyril, son nouvel amant lui offrant baisers et plaisirs furtifs.  Les deux marionnettes feraient  semblant de s’aimer en vue de susciter la jalousie et la colère de Raymond. Néanmoins Cécile demeure inconstante, rongée par le remords et le doute. Pourquoi se montre-t-elle si ingrate à l’encontre de cette femme certes exigeante mais si gentille à son égard ?

Et finalement la comédie fonctionne, le piège se ferme autour de la famille. Anne surprend son futur époux embrassant son ancienne amante. Bouleversée, elle saute dans son véhicule et quitte la famille. Raymond et Cécile lui écrivent une passionnante lettre de pardon. Trop tard, peut-être a-t-elle déjà succombé à un accident de route.

La mort d’Anne est à la fois symbolique et indispensable. Car Raymond et elle incarnent deux conceptions de la vie irréconciliables. Et aucun mariage ne serait susceptible de les unir.

Éplorés, ils rentrent à Paris, vivent comme veuf et orpheline pendant un mois, puis renouent avec leur existence d’antan : une nouvelle maîtresse pour le père, un nouvel amant pour la fille. Mais à chaque fois que celle-ci repense à Anne, c’est un pesant sentiment qui l’envahit : bonjour tristesse.

Avec une accumulation, une surabondance d’adjectifs, l’auteure passe presque sous silence les actions des personnages et met en exergue leur état physique et surtout émotionnel. Ainsi le lecteur voyage dans un univers saturé de sentiments qui vont d’un extrême à l’autre : joie-tristesse, bonheur-ennui, amours-flirtages.

La langue de Sagan est bien troussée, résolument exquise, imprégnée d’un goût de revenez-y.

 

 

Allah n’est pas obligé, Ahmadou Kourouma

IMG_20160821_080015[1]Dès l’incipit, Birahima, le narrateur, enfant-soldat, annonce la couleur en six points. Au commencement, il est « p’tit nègre », non pas parce qu’il « est black et gosse » mais parce qu’il « parle mal le français ». Deuxièmement, il a quitté l’école très tôt. Troisièmement et quatrièmement, il est insolent et impoli. Cinquièmement, pour clarifier son français au doigt mouillé et profondément africanisé, il dispose de quatre dictionnaires qui accompagneront le lecteur tout au long du récit. A la fin, comme un point incontournable de sa personnalité, il avertit et assume qu’il est maudit parce qu’il a « fait du mal à sa mère ».

Et peut-être comme un signe tragique de cette malédiction, il perd très tôt sa mère atteinte d’un cancer incurable. La communauté villageoise décide alors que Birahima, du haut de ses dix ans, sera confié à sa tante, désormais sa mère putative. Il incombe à Yacouba, un bandit boiteux du village, de le conduire chez Mahan résidant au Libéria. Féticheur et multiplicateur de billets de banque, ce dernier espère se faire beaucoup d’argent dans ce pays déchiré par une guerre tribale et où justement les gris-gris contre les balles se vendent à des prix mirobolants.

Ce voyage constitue une seconde initiation qu’accomplit le petit Birahima. Si la première avait sanctionné son entrée dans l’âge « adulte », par le biais de la circoncision, à travers celle-ci, il se frotte aux réalités de la guerre et découvre le drame d’un pays et d’une population livrés au chaos, à la boulimie et à la cruauté des acteurs politiques.

C’est aussi un voyage dans une faconde et un langage atypiques. Heureusement, le narrateur dispose de plusieurs dictionnaires pour éclairer la lanterne du lecteur, sinon celui-ci aurait chaviré dans ce flux de mots insolents, décomplexés. Car la parole de Birahima dérange les esprits à cheval sur la morale et le français pur.

Durant tout ce voyage pittoresque, le lecteur demeure constamment secoué par une langue authentique, cadencée, menée tam-tam battant.

Nos deux baroudeurs  pénètrent dans le Liberia en guerre par la petite porte et se font accueillir par des rafales de mitraillettes de la faction NPFL, l’une des trois qui écume le pays. L’enfant s’incorpore toute affaire cessante dans la section des enfants-soldats de l’armée du colonel Papa le bon, tandis que Yacouba est engagé comme « grigriman », féticheur. Ce seigneur de guerre, l’un des bandits de grand chemin faisant main basse sur  le Libéria, porte plusieurs casquettes : prêtre, « désensorcelleur », philanthrope et juge. Mais son camp finit par être pillé et saccagé à la suite d’une émeute des prisonniers de guerre.

Les deux aventuriers rejoignent ensuite la faction du Ulimo, la bande des loyalistes et héritiers du défunt Samuel Doe. Dix années plus tôt, ce troupier en connivence avec Thomas Quiompka, tous ressortissants des deux principales ethnies indigènes du pays, avaient réussi un coup de force contre le président  d’origine afro-américaine, appartenant lui à une communauté d’esclaves affranchis et réinstallés au Libéria. Tenant le haut du pavé, ils se sont comportés pendant des décennies  en colons arrogants et égoïstes envers les indigènes.

Une fois aux manettes, Samuel Doe élimine les grands cadres afro-amériacains et assoit un pouvoir tyrannique et tribal dont le rouleau compresseur finira par écraser Quiompka, son second couteau d’hier et d’autres grosses légumes de la même ethnie. Les rescapés s’en fuiront en Côte d’ivoire, puis seront refilés au seigneur Kadhafi  par le dictateur Boigny. Entrainés en Lybie, ils revienvront avec quelques armes et surtout un esprit vindicatif. C’est l’amorce de la guerre civile en 1989.

Le roman est jalonné de la scansion d’oraison funèbre en l’honneur des enfants tombés au front. Histoire de leur rendre un dernier hommage, Birahima revient sur leur bref parcours sur cette terre,  révulsé qu’il est par l’injustice des adultes qui les ont obligés à s’enrôler  dans des groupes armés. « C’est la guerre tribale qui veut ça » tinte dans le récit comme un refrain macabre soulignant l’horreur du conflit. Quant à la récurrence des jurons et des invectives, elle suggère le caractère oral du texte et l’insouciance du narrateur. Birahima n’a absolument pas la langue dans sa poche et se fend de tout de ce qu’il croit être la vérité sans se soucier du politiquement correct : « c’est bien qu’on assassine affreusement [les patrons sociaux libanais], ce sont des vampires ».

Dans leurs pérégrinations chaotiques et mouvementées dans le Liberia en guerre, Birihima et Yacouba vont collaborer successivement avec plusieurs groupes rebelles, mais secrètement aiguillonnés par un seul objectif : retrouver Mahan.

Sur le ton de la raillerie, le narrateur s’en prend aux agissements de l’establishment de ce monde « totalement pourri ». Tout le monde est en effet coupable de quelque forfaiture, que ce soient l’Ecomog qui massacre sans faire le détail, les chefs de guerre, les compagnies forestières ou minières, les présidents dictateurs ou encore les féticheurs. Exclusivement, les enfants-soldats sont innocents mais manipulés et utilisés par cet aréopage de grands bandits.

La rareté des dialogues illustre que seul compte le point de vue du narrateur. Birahima est un enfant sûr de posséder la vérité, cette vérité innocente par-devers les enfants.

En tant que régisseur incontesté et incontestable, il raconte  l’histoire à son unique guise, interrompt la relation de certains événements en promettant d’en reparler un peu plus tard si cela lui sied, ou s’interrompt tout bonnement parce que lui aussi, comme Allah, n’est pas obligé de raconter sa « chienne de vie » avec l’effort supplémentaire de consulter dictionnaire sur dictionnaire  pour se faire comprendre des lecteurs du monde entier (portée universelle) et révéler à l’humanité à travers sa vie les atrocités de la guerre. Parfois, énervé, il va jusqu’à insulter  (« Faforo, bangala du père » ; « Gnamakodé ») et annoncer brusquement qu’il s’arrête là pour aujourd’hui.

D’autres cas de force majeur poussent ensuite Birahima et Yacouba à s’enrôler dans la faction du prince Johnson, comme enfant-soldat et féticheur musulman. Ce sont là deux métiers très réclamés dans le Liberia de la guerre tribale.  Ce bandit de grand chemin, prince Johnson, a réussi à avoir sous sa coupe non seulement l’institution religieuse de la sainte Marie-Béatrice,  mais aussi la compagnie de caoutchouc qui lui verse mensuellement des royalties. Un accord qui suscita la convoitise des autres factions subversives et le déclenchement d’une confrontation sanglante tragiquement ponctuée par l’intervention de l’Ecomog.

Les deux flibustiers réussissent à s’enfuir et apprenant au vol que Mahan est partie pour la Sierra-Léone, ils continuent leurs pérégrinations vers ce pays voisin.

La Sierra-Leone est à son tour déchirée par une guerre civile et un chapelet de coups d’Etat depuis son indépendance en 1961. Fodé Sankoh à la tête de la rébellion, RUF, tient tout le pays en otage. Il rompt les accords de paix aussi rapidement que signés. Cruel, il a coupé la main de plusieurs de ses compatriotes pour les empêcher de se rendre aux urnes.

Nos deux aventuriers  intègrent ce groupe en tant que féticheur et enfant-soldat. Cependant au milieu de ce chaos, une femme de poigne, Hadja Aminata Gabrielle, arrive à s’imposer et à défendre un pensionnat de filles intactes avec pour noble mission de protéger leur virginité jusqu’au retour de la paix, moment où elle les excisera avant les rendre à leur famille. Tout malheureux qui dépucelle une de ces filles est sauvagement assassiné. Pour venger l’un des leurs, les Kamajor, une milice à la solde du gouvernement, après deux semaines de siège, finirent par l’abattre.

Plusieurs personnages se font ainsi un clin d’œil dans le roman, une espèce de gémellité les liant. Birahima l’enfant-soldat à la recherche de sa tante et son cousin Saydou  engagé pour le même objectif. Yacouba et Sékou, féticheurs et multiplicateurs de billets de banque, se rencontrent épisodiquement au Libéria et en Sierra-Leone où ils espèrent  faire  fortune. Marie-Béatrice et Hadja Aminata Gabrielle, femmes religieuses de caractère, croient en leur divine mission et protègent avec hargne leurs institutions et leurs idéaux.

D’après une nouvelle une information sur la présence de la tante dans un camp de réfugiés, Birihima et Yacouba s’y rendent  et à leur grande déconvenue apprennent la mort de Mahan. C’est en rentrant en Côte d’ivoire à bord du véhicule de son oncle que l’enfant commencera à raconter à celui-ci ses aventures picaresques, militaires et tragiques. Celles de tout un continent sombrant dans le chaos à la charnière du vingtième et vingt-et-unième  siècles.

Birahima se pose le long de l’histoire en justicier ou plutôt en procureur  assénant systématiquement  un titre, une épithète culpabilisante à tous les bourreaux : « les libanais voleurs et corrupteurs ; « les nègres indigènes sauvages » ;  « les Toubabs colons colonialistes anglais » ; « Doe le dictateur du Liberia » ; « Taylor le bandit de grand chemin » ; « Ecomog, forces d’invention qui ne s’interposent pas » ; « Yacouba le bandit boiteux… »

Dans ce roman viscéralement poignant, Ahmadou Kourouma nous frappe  encore de plein fouet avec sa marque de fabrique langagière d’une exceptionnelle particularité. Il sait toujours sortir du sentier battu et emprunter un raccourci  à la fois neuf et incroyablement dérangeant.

Page après page, à travers la langue insolente et décapante de l’enfant, défile l’histoire contemporaine de l’Afrique et son cortège de dictatures, de guerres tribales et de défis à relever.  Il force le trait notamment sur la balkanisation raciale de nos pays. La composante démographique se trouve être malheureusement le péché originel du Liberia et de la Sierra-Leone, tout comme de maintes nations africaines en proie à des frictions à connotation politique et surtout ethnique.  A se demander si L’Afrique sera un jour assez intelligente et forte pour dépasser cet imbroglio tribal et vivre sur un large espace de paix et de tolérance. A-t-elle d’ailleurs une autre solution crédible que celle de l’ouverture identitaire pour accéder à un développement intégré et inclusif ?

Clin d’œil à mon pays, la Guinée, souffrant d’une même tare originelle.